Article de David Livois, 3 avril 2024 – https://www.leparisien.fr/hauts-de-seine-92/nanterre-92000/ils-savaient-quon-etait-sans-papiers-les-ex-salaries-dun-sous-traitant-demandent-des-comptes-a-veolia-03-04-2024-K453QPFK2ZGMXMVPFOIIDGMLCA.php

L’Île-de-France, Lassri, 45 ans l’a sillonnée du Nord au Sud et d’Est en Ouest. Meaux (Seine-et-Marne), Sevran (Seine-Saint-Denis), Nanterre (Hauts-de-Seine) ou le fin fond des Yvelines : ce travailleur sans-papiers d’origine marocaine a découvert, entre 2019 et 2023, tous les recoins de la région. Des villes dont il ignorait même l’existence mais où il était envoyé, parfois la veille pour le lendemain, par NTI, société sous-traitante aujourd’hui liquidée qui opérait dans les secteurs du bâtiment, de la propreté et du traitement de déchets depuis Nanterre.

En échange de ce travail, qu’il dit avoir toujours fait avec sérieux, Lassri réclame aujourd’hui un formulaire Cerfa, document indispensable pour entreprendre des démarches de régularisation. Une demande qu’il a exprimée, avec ses camarades d’infortune, ce mercredi 3 avril au matin, devant le siège de Veolia, à Nanterre, où une délégation de travailleurs, encadrée par des délégués CGT, a été reçue par la direction.


Car l’ex-employeur de Lassri, la société NTI, n’existe tout simplement plus. Liquidée, en mai, par le tribunal de commerce de Nanterre, cette société à la réputation sulfureuse était de toute façon, depuis 2021, au cœur d’une enquête judiciaire menée par les policiers de l’Office central de répression de la grande délinquance financière (OCRGDF). Les enquêteurs attribuaient alors aux dirigeants de NTI un rôle dans la mise en place d’un réseau de blanchiment via une kyrielle de sociétés dites « taxis », destinées à faire transiter des fonds.

Les différents contrôles, menés par la police d’un côté, et l’inspection du travail de l’autre, ont précipité la liquidation de l’entreprise. Et si la plupart des salariés ont bien été payés pour leur mission par le liquidateur judiciaire, nombreux sont ceux qui réclament aujourd’hui d’être simplement reconnus comme travailleurs. D’où ce rassemblement, ce mercredi, devant le siège de Veolia, boulevard de Pesaro, à deux pas de la Paris La Défense Arena.

« On nous faisait travailler en parfaite connaissance de cause »

« La société NTI n’étant plus là, les travailleurs se tournent vers les donneurs d’ordres, résume-t-on à l’union locale CGT de Nanterre où l’on suit le dossier de très près. Or, Veolia figure parmi ces grandes entreprises qui sous-traitaient auprès de NTI. Et dans cette histoire, les donneurs d’ordre avaient une obligation de vigilance. Tous ces gens peuvent prouver qu’ils ont, à un moment, travaillé pour ces grandes entreprises. À ces sociétés désormais de les reconnaître comme salariés ayant travaillé pour elles. »


Une reconnaissance dont rêve Najat. Le tri des déchets, la jeune femme, elle aussi d’origine marocaine, l’a pratiqué de 2020 à 2023. Pour le compte de Veolia, mais également pour d’autres grands groupes. « J’ai aussi rempli des missions pour Suez ou Paprec, énumère-t-elle. Et sur tous ces sites, on nous faisait travailler en parfaite connaissance de cause. Tout le monde savait très bien que nous étions sans papiers. »

« Les donneurs d’ordre ne peuvent pas faire, aujourd’hui, comme s’ils ne connaissaient pas ces gens, s’insurge pour sa part Laureen Genthon, adjointe au maire de Nanterre et conseillère départementale (Gauche citoyenne). Les reconnaître, c’est leur donner, enfin, la possibilité de lancer des démarches administratives pour obtenir une régularisation par le travail. »

« Trouver un moyen de sortir par le haut »

Cette reconnaissance, onze anciens salariés de NTI l’ont déjà obtenue, embauchés après l’occupation, en août, de l’un des sites de Veolia, dans le XVe arrondissement de Paris. Un geste que la députée (EELV) de la circonscription, Sabrina Sebaihi, aimerait voir se répéter pour le reste des anciennes petites mains de la société de nettoyage.

De son côté, Veolia a déjà fait savoir que le groupe était prêt à étudier les situations individuelles mais écarte l’option d’un examen collectif. Ce que regrette la députée : « J’ai écrit le 30 octobre à la direction des ressources humaines de Veolia pour trouver un moyen de sortir par le haut de toute cette triste affaire, mais hélas, je n’ai jamais obtenu de réponse », se désole-t-elle, taclant au passage la controversée loi asile immigration, promulguée le 26 janvier : « Cette loi était censée prévoir la régularisation des travailleurs sans-papiers dans les métiers en tension. La situation de tous ces gens en est un parfait contre-exemple. »